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Guillaume Besse Histoire des antiquités et comtes de Carcassonne
À Béziers, pour A. Estradier, marchand
libraire de Carcassonne, 1645, in 4°, 256 p. (Réédité par Jean Amiel, Carcassonne,
1928) La mort de Balaach roy Chapitre quinzieme De mesme qu’au temps
que Charlemagne entra en armes dans le Languedoc contre les mesmes Infideles,
Matrande estoit Roy de Narbonne, Mordane d’Avignon, Corbin de Nismes, Blabet
de Gevaudan, Nomus Fureus de Loudeve, Ebite d’Usez, Tamarinde de Maguelonne
ou Montpelier, Danabute de Beziers, Carante d’Agde, et une infinité d’autres,
qu’il seroit trop long à décrire, Balaach estoit aussi Roy de Carcassonne. La
personne de ce dernier estant tombée ez mains du Roy Chrestien, il l’exhorta
de se faire baptiser, et sur le refus qu’il en fit, avec quelques blasphemes
qu’il y adjousta contre Jesus-Christ, par le commandement de l’Empereur il
fut pendu et estranglé à un gibet. Telle fut la
fin de cet infidele Roy de Carcassonne e qui donna occasion aux Sarrazins de
deffendre la place assiegée par Charlemagne avec une opiniasteté qui n’a
point d’exemple. De
Dame Carcas
Chapitre seizieme Une dame
sarrasine qu’on appelle Dame Carcas, non pas que ce fut vraysemblablement son
nom, mais pour ce qu’elle fut réputée comme la Dame et la reyne de
Carcassonne, et peut-estre estoit-ce la femme de Balaach, voyant ce prince
mort s’introduit d’elle mesme à la deffense de la place, devant laquelle S. Charlemagne
demeura cinq ans, et à raison duquel siège, la famine s’y mit, et dit-on
qu’elle y perdit tous ses soldats, et se trouva seule la deffenceresse de la
ville. Mais comme elle était doüée d’un esprit aussi grand que le cœur, elle
s’advisa de ce stratageme de faire paroistre aux tours de la ville des hommes
de paille, chacun avec son arbaleste, et continuellement faisant le tour des
murailles, elle ne cessoit de decocher des traits sur les ennemis. Et dit on
de plus qu’ayant ramassé tous les bonnets des morts, elle se monstroit icy
avec un rouge, là avec un blanc, ailleurs avec un gris, ou un blû, et par les
changemens de bonnets de differentes couleurs, elle abusoit le camp et
persuadoit sans peine aux Chrestiens que la place avoit encore bien de Soldats
pour la garder. Quoy plus ? Se voyant
après tout cela réduite à l’extrémité par le deffaut des vivres, elle fit
manger à un pourceau toute une eymine de bled qui lui restoit, et à l’instant
le précipita en bas des murs, en sorte qu’il se creva, et fit croire par là
aux François qu’il falloit bien que la Ville fut abondament pourveuë de
bleds, puisqu’on en donnoit à manger jusques aux pourceaux. Dans un vieux
Poëte (Jean Dupré en son Palais des Nobles Dames), il est parlé de
cette Dame Carcas en ces termes. Pour abreger ;
quand je voulus sortir Dame Carcas me
voulut avertir, En me disant, amy,
je te suplie Par tes écrit ne
m’obmets, ne oublie Comme par moy toute
seule personne Fut deffenduë la
Cité de Carcassonne, Dont à present par
très bonne raison Ont pris de moy leur
titre et leur blason ; Car moindre los
n’est garder de destruire Une forte Cité, que
de la faire construire On veut nous
faire accroire sur ce propos que Charlemagne leva enfin le siege, mais Carcas
voyant dessus le haut des murailles de la Ville defiler les troupes, elle
sortit en mesme temps, et suivit le camp, appellant Charlemagne, de sorte que
celuy le premier qui en advertit l’empereur, luy dit, Sire, Carcas te sonne,
et de là, dit-on, est venu le nom de Carcassonne. Alors elle sousmit sa Ville
et sa personne mesme à Charlemagne, et promit de se faire Chrestienne, et
ensuite le roy entra dans Carcassonne, lequel admirant le courage de
l’Amazone, voulut qu’elle demeura toujours la maistresse de la Ville, et
incontinent après son baptesme, il luy donna pour espoux un Gentilhomme
d’illustre race qui suivoit l’armée appelé Roger, d’où l’on veut dire que
sont descendus ces Roger Comtes de Carcassonne de qui nous avons à parler
dans la suite. Le recit
fabuleux qu’on fait de cette guerriere, adjoute, que les sarrasins indignez,
non pas de ce qu’elle avoit rendu la place sçachant assez qu’elle avoit
combatu jusques à l’extrémité, mais bien plutost de ce qu’elle s’estoit faite
Chrestienne, et avoit espousé un de leurs ennemis, ils vindrent assieger
Carcassonne deux ans après qu’elle eut esté renduë à Charlemagne, et
menassoient Carcas d’une mort infame, si elle tomboit entre leurs mains. Mais
à peine les payens avoient posé leur camp, que cette genereuse femme resolut
de vaincre cette fortune qui menassoit de la faire servir de honteuse victime
à la colère de ses ennemis, et en ce dessein elle se fit armer, et pource
qu’elle estoit enceinte, et que ses mamelles estoient desia extremement
remplies, elle fit faire exprez ces deux petits boucliers que nous voyons
encore en cette Ville, pour couvrir ses tetins ; et pour d’autant mieux
faciliter son entreprise, elle se voulut servir des armes de celle de son
sexe, c’est à dire d’une quenoüille, qu’elle mit à son costé, apres avoir
imbu le chanvre dont elle estoit revestuë, de l’eau de vie, du soulphre, du
camphre, et autres matières combustibles, et dans un espece de fuseau qu’elle
tenoit en sa main elle portoit cachée une meche allumée, et en cet equipage
sortit de nuict de la Ville. Elle executa si genereusement tout ce qu’elle
avoit desseigné, que l’armée des Sarrasins vit presque tout à la fois et le
feu et les cendres de leur machines, et à ce signal les Chrestiens estant
sortis de la place, car c’estoit l’ordre qu’elle leur en avoit donné, la confusion
et le desordre fut si grand parmy les ennemis, que tout se mit en desroute. On fait mille
autres contes de cette Carcas dont les vieilles femmes en ce pays, amusent
d’ordinaire les petits-enfans, et sans doute je me rendrois ennuyeux si je
prenait à tache de les decrire, c’est pourquoy je n’en diray point davantage.
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